Carole ou le Trésor des Andes

Le Grand Tour et Motché,

par Carole Fraresso

La production du documentaire m’a d’abord contactée pour parler, en tant que spécialiste de l’orfèvrerie précolombienne, de l’or des Incas et de ce mythe d’Eldorado. Est-ce un mythe ou une réalité ? L’or tant convoité par les Conquistadores espagnols a-t-il été si abondant ? Ma réponse a été : « La fortune de la Couronne espagnole est bien plus liée à l’exploitation des mines d’argent, et notamment des mines de Potosi qu’à l’exploitation des mines d’or. Nous ne connaissons que très peu de pièces en or Inca et vous n’en verrez pas au Pérou ! Seules quelques rares figurines votives humaines, de petites dimensions, sont connues, principalement dans les collections internationales. Aucune parure ou bijoux en or Inca ne sont connus ! ». Alors mythe ou réalité de l’or Inca ?

C’est autour de ça qu’ils ont développé le sujet… je les ai amenés au Musée Larco qui présente la plus importante collection au monde d’objets en or et argent des cultures de l’ancien Pérou pour découvrir concrètement l’absence de pièces en or Inca et surtout l’existence de somptueuses pièces en or légués par les civilisations de la côte nord du Pérou, durant 3000 ans de développement culturel. Le message à communiquer était : « Le développement de l’orfèvrerie dans cet empire du Soleil, qui est lié aux cultes religieux et politique des peuples précolombiens, n’est pas le fruit du peuple Inca mais une réussite qui doit être attribuée aux différentes cultures antérieures qui se développèrent à partir de 1200 av. J.-C., dans le nord du Pérou. Les Incas, n’ont fait que s’approprier les savoirs et les savoir-faire des peuples du nord et plus précisément des Chimu (850-1450 ap. J.-C.), qu’ils conquirent vers 1400. »

Comme d’autres grands berceaux de civilisation : la Mésopotamie, l’Egypte ou la Chine, l’Or a suscité beaucoup de dévotion et d’intérêt pour les gouvernants de l’ancien Pérou. Il est le matériau par excellence de la divinité solaire, inaltérable et puissant. C’est un matériau précieux, rare et cher, exclusivement réservé aux élites religieuses et politiques. Les objets de parure et cérémoniels en or marquent le lien direct des autorités avec les dieux ; ils légitiment leur rôle divin, mais aussi séculier, au sein de la société et marquent l’identité d’un groupe. C’est ce que l’on peut apprécier à travers la collection Larco qui comprend d’ailleurs l’unique et dernière parure en Or, connue à ce jour. Elle appartenait à un des 10 grands gouvernants de la civilisation Chimu.

(crédit photo Musée Larco, Lima. Pérou)

Il n’existe aucune parure Inca de ce type.

El Dorado est un mythe, originaire de Colombie.

Un mythe qui se diffuse géographiquement au gré des aventures des conquistadores qui cherchent inlassablement l’or de ce nouveau « riche » continent. Il a aussi sa part de réalité. Il se vérifie notamment par la fonte du butin amassé au début de la conquête espagnole. Les Espagnols fondront d’abord tout ce qu’ils trouveront sur leur passage et notamment les objets amassés lors de la capture de l’Inca Atahualpa, à Cajamarca. En échange de sa liberté, Atahualpa promet à Pizarro deux grandes salles remplies d’argent et une troisième remplie d’objets en or. Promesse tenue. Pizarro fera tout de même abattre l’Inca.

Mais il constitue aussi en grande partie un mythe. Est-ce que tout le butin pillé a été fondu par les Espagnols ? Une grande partie oui mais il est très curieux qu’ils n’aient pas gardé au moins un peu d’objets ou de parures Inca. De plus, les dessins des chroniques espagnoles ne montrent pas l’Inca et sa famille avec des bijoux et des parures en or, contrairement aux informations que nous procurent l’iconographie des peuples antérieurs du nord du Pérou !

Généralement la vestimentaire de l’Inca est constituée de textiles fins en vigogne et de couronnes de textile décorées de plumes exotiques. Il est représenté tout au plus avec des disques d’oreilles « jaune » dont la base était souvent en bois taillé et un sceptre de commandement, sans doute en or ou couvert d’une feuille d’or.

Il est également mentionné dans les chroniques espagnoles du XVIe siècle la grande déception des Conquistadores au moment de la fonte des trésors de l’Inca. L’or obtenu est de faible titre c’est-à-dire inférieur à 18 carats. Qu’ont-ils fondu ? Des alliages d’or, des cuivres dorés… le mélange de tout ça donne nécessairement un alliage de faible titre, de moindre qualité.

Les Incas n’étaient pas des orfèvres, les arts en général n’étaient pas une priorité pour ce peuple guerrier et conquérant. L’or et les trésors du Pérou sont souvent attribués, à tort, aux réussites de ce peuple de la cordillère des Andes, dont l’histoire ne dure finalement qu’un siècle (1400-1532 ap. J-C.).

Néanmoins, l’usage de la parure en or reste la même pour toutes les civilisations de l’ancien Pérou, y compris les Incas. Elle marque le rang social, légitime le lien divin et renferme les codes et les croyances du groupe. Les parures et objets cérémoniels en or et argent sont les symboles par excellence du pouvoir. La disparition de ces appareils idéologiques, engendrée par le pillage, la destruction et la fonte systématique de leurs symboles a été perçue, par les peuples précolombiens, comme la rupture des liens avec les ancêtres et la perte de pouvoir. Il est clair que les sociétés conquises ont perdu bien plus que ce que gagnèrent les conquérants. La perte des symboles identitaires, a entraîné l’effondrement des centres de pouvoir, emportant avec eux les croyances, les savoir-faire et les secrets des prestigieux orfèvres précolombiens.

Et c’est là qu’entre en scène Motché Paris-Lima 🙂

Chercheuse (sans financement, ni statut institutionnel), je travaille avec le dernier artisan traditionnel de la côte nord du Pérou. Nous pourrions dire, en quelque sorte, qu’Armando assure aujourd’hui le dernier lien avec ses ancêtres Mochica. Certains savoir-faire, comme le martelage d’une feuille de métal avec des outils en pierre sont définitivement perdus mais il maîtrise encore les gestes liés au travail de mise en forme de la feuille (repoussé, ciselure) et les techniques de dorure sur cuivre et sur argent (le vermeil). Son patrimoine immatériel lui a été transmis par son oncle et ses parents. Nous nous sommes connus, il y a 8 ans dans le cadre de ma recherche doctorale. Armando est orfèvre mais il a aussi cette « qualité » unique d’être restaurateur d’objets archéologiques en métal. Il connaît donc parfaitement le travail technique de ses aînés, que je confirme par mes analyses métallographiques et physico-chimiques. Nous avons constitué des références techniques qui se basent sur les objets originaux. Nous travaillons aujourd’hui à la récupération des techniques traditionnelles précolombiennes, celles des peuples Mochica, des Lambayeque et Chimu. Le seul moyen d’y parvenir et de fabriquer, dans les mêmes conditions et avec les mêmes matériaux, utilisés il y a 1500 ans, des bijoux porteurs des codes d’antan ; en formant bien sûr d’autres jeunes apprentis à cet office privilégié afin d’assurer la transmission des savoir-faire.

L’équipe du tournage du Grand Tour, a donc filmé notre histoire. Celle de la chercheuse qui explique le rôle et la symbolique de l’or et de l’argent dans l’ancien Pérou. Puis celle de la créatrice qui dessine, à partir des trésors constituant les collections internationales, des bijoux dans le respect des traditions ancestrales pour faire revivre le charme de la joaillerie précolombienne et assurer la sauvegarde d’un office mystérieux qui constitue un patrimoine immatériel mondial.

Ils m’ont d’abord filmée dans le musée Larco où je présente certaines pièces d’orfèvrerie et où je dessine les bijoux Motché. Nous sommes ensuite partis dans le nord, à Trujillo, sur le site archéologique de la Huaca de la Luna (photo en intro en haut), où j’intervenais sur une fouille. Ils ont enfin filmé le travail d’Armando et de José (l’apprenti) dans notre petit atelier. Un lieu authentique, dans l’intimité de la maison de José. Un espace rustique, aménagé entre son salon et sa cuisine… finalement comme il était de coutume à l’époque des Mochicas.

Nous voulons travailler dans les mêmes conditions qu’il y a 1500 ans, même si les logiques de production (de masse) dominent aujourd’hui. Nous n’avons pas de stock, le bijou est commandé et fabriqué pour une personne singulière ; de cette façon l’identité de la cliente est transmise en quelque sorte au bijou.

Je crois que l’atelier n’apparaîtra pas dans le montage fait par la production, les plateaux de Philippe de Carolis prennent beaucoup de place. J’apparaîtrai au Musée Larco et sur le site de la Huaca de la Luna mais des vidéos « Bonus » seront en ligne sur le site du « Grand Tour », notamment de l’atelier Motché.

Carole

Merci Carole, et BRAVO !!!

Je vous redonne le lien vers le site de l’émission Le Grand Tour.

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7 réflexions sur “Carole ou le Trésor des Andes

  1. MrsB dit :

    Oh lala c’est l’ histoire d’une jeune femme extraordinaire que tu nous fais connaître. Ma chère Anne, j’en suis toute excitée, dommage que je n’ai pas la télévision chez moi, j’espère que je pourrais voir cette émission en Replay sur mon « compiouteur ».

    En attendant je vais rêver au Trésor des Incas, arrosé d’un bon anti-mythe, il a encore de grandes heures dorées devant lui.

    PS, je ne sais pas si je suis la seule à avoir des difficultés à laisser un commentaire, mais depuis quelques jours il faut forcer la boîte pour faire entrer la missive :/

    • Anne dit :

      Tout à fait : il y a même des vidéos plus intéressantes que l’émission sur le site, des bonus…

      Je rêve aussi 🙂

      Merci de t’entêter… Moi aussi j’ai des problèmes à vous répondre.

      Jusqu’ici, je le faisais sous safari et ça ne marche pas bien du tout. Je tente firefox ça a l’air un peu mieux… Il est temps d’appeler à l’aide le mécano de la générale !

      Bisous

      Anne

  2. Je te dois beaucoup. Merci, merci et merci.

    C’est tellement bon de donner à voir et si difficile de transcrire une émotion, un lieu et une rencontre. Tu es une experte en la matière et tu me transportes à chaque fois.

    Très sincèrement merci à toi.

  3. Je me souviens très bien de ton post sur les bijoux de Carole. Ah la fascination que nous avons pour la civilisation pré-colombienne!! Ses bijoux sont top. J’ai lu le texte de Carole avec avidité.

    Merci pour l’info concernant l’mission de Carolis. Je regarde de moins en moins la télé et ne visionne les émissions désormais que à l’heure que je souhaite sur le web. J’irai faire un tour.

    • Anne dit :

      Ah je me disais bien que ces bijoux te plairaient…

      Figure-toi qu’il y a une expo à Paris début 2013… je vous dirai évidemment !

      Des bisous, Chère isabelle.

  4. Ping : Artisans Voyageurs – Exposition et vente éphémère | Chic & Geek

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