C’est dimanche, on vieillit

Rescapée des accidents, réchappée des maladies, consolée des bleus à l’âme, relevée des KO… me voilà.

Bien sûr je porte des stigmates.

Une fois, j’ose me regarder dans le miroir, nue, à la sortie du bain ; pas simplement me voir en passant, me scruter vraiment :  sur mon corps maigre, la peau élastique est devenue crocodile. Mes cheveux sont fins et blancs comme des nuages, des taches mouchètent mes bras, mes mains, mes jambes, autant de traces d’usure. Mes os sont déformés par l’arthrite, cabossés mes pieds, crochus mes doigts. Mes seins tombent un peu et mon ventre, repère de toutes mes angoisses, mes douleurs, mes déceptions, est flasque.

Je lève mes yeux vers eux, délavés, mouillés, et je leur souris. Des centaines de petits plis remplacent aussitôt les sillons de mon visage au repos. Mes lèvres sont devenues si fines et pâles sur mes dents malades d’avoir trop croqué. Les pommettes saillantes, les sourcils transparents.

Une larme perle, naît, se retient puis coule, tombe, sans raison. Les larmes sont toujours nouvelles, éphémères mais jeunes. J’ai appris à les aimer pour cela.

Lentement, je dévisse le bouchon de la lotion que je verse sur un coton avant de l’appliquer. Je fais des cercles du bout des doigts avec la crème. Une noisette de fond de teint. Par habitude, je prends le temps de me maquiller de légèreté, de sentir l’onctuosité, puis l’odeur familière de la poudre Guerlain et le chatouillis du pinceau.

Précautionneusement, je m’habille. Un caraco et une culotte de soie chair, bordés de fine dentelle.

Chaque matin je pense que c’est peut-être le dernier et je m’amuse de la tête que fera qui me déshabillera, voyant cela. Cela fait si longtemps que personne ne m’a déshabillée, des mains ni du regard…

Je choisis la longue robe kimono brune, fleurie de roses, et j’en couvre de décence ma pudeur.

J’enfile enfin mes sabots, délaissant les boites bien alignées d’escarpins à hauts talons, de Salomé, de Mary-Jane élégantes, de fines ballerines, de sandales dorées… je les vois à travers le carton et j’en dresse la liste méticuleusement, avec regret. Il est déjà loin le temps où mes pieds supportaient leur torture, où mon dos se faisait à leur cambrure, où ma démarche se pliait à leur préciosité.

Je remets à mon doigt mon alliance et la bague magique de mon ancien amant. J’ouvre mon coffret et je réchauffe de caresses mes menus trésors brillants. Je choisis le collier d’or et de nacre mêlés.

Doucement, je passe le peigne dans le carré court et lisse. De l’index je discipline les mèches rebelles derrière mes oreilles. Au même endroit et dans mon cou, quelques gouttes de l’Heure Bleue. Je frissonne du chemin que poursuit l’une d’elles dans mon décolleté. Je divague dans les effluves.

Je sors de la chambre. Il est l’heure du thé : mousseline Mariage Frères, toujours le même Darjeeling. J’apporte sur la petite table ma tasse, une cuillère, deux morceaux de sucre et un sablé choisi dans la boite en fer. Je sais que je n’en mangerai que la moitié. Après tout le reste, c’est l’appétit que je perds.

J’attends quelques minutes pour verser dans la porcelaine le liquide doré fumant. Un petit bout de biscuit y plonge avant de glisser dans ma bouche et fondre son croquant. La première tasse est celle du gâteau. J’en bois la dernière gorgée que viennent troubler les miettes échappées et je remplis de nouveau.

Là, dans le secret de mon salon vide, solitaire, j’allume une cigarette mentholée et à bouffées comptées, espacées de théine plus foncée, j’exhale le poison mortel avec tant de plaisir…

Les escarbilles s’amoncellent dans le petit cendrier rond et la fumée tourbillonne autour de moi, pelotonnée dans le vieux fauteuil de cuir craquelé qui a survécu à mes ancêtres. Les odeurs corrompues se mêlent.

Une étincelle, un éclair sur le mur blanc, une centaine de petits points lumineux se promènent, jouent à cache-cache. Le soleil est entré par la fenêtre et au bout de mon bras ballant sur le rebord du fauteuil, il a trouvé ma bague. Le diamant central projette un arc-en-ciel, les brillants qui l’encerclent autant de feux follets. Je ris, je joue, je transperce de folles bluettes les volutes alanguies. J’apprivoise lentement le rayon pour le transformer en une voûte étoilée sur mon plafond. Le soleil disparaît derrière un nuage. Mon ciel s’éteint. Il réapparaît ; avec lui mes étoiles furtives et ma gaîté filante. Il fuit pour de bon, me laissant dans la chaleur de sa visite, de la cigarette et du thé.

Je profite encore quelques secondes éternelles de cette douceur matinale avant de rapporter tout dans la cuisine, en plusieurs voyages au ralenti, soucieuse de ne rien briser de la vaisselle si fine ni du silence si ténu.

Ainsi, à très lente allure, s’en va le jour, la semaine, mon existence.

Nulle autre compagnie que mes livres et mes films, ne vient troubler la répétition de ces gestes machinaux, de cette langueur, de ma rêverie. Je suis bien. Enfin.

Il peut n’y avoir rien après mon dernier souffle. Ce vide apaisé ressemblera à la fin de ma vie et je le savoure avant qu’il n’arrive car je n’en aurai probablement pas l’occasion lorsqu’il sera là.

Personne qui reste à aimer tendrement, à espérer avec fébrilité, sur qui veiller en douceur. Pas de source d’inquiétude. Dans un brouillard de plus en plus dense, les souvenirs, détachés des joies et des tristesses, volent.

Pourtant, palpable encore, sa main, brumeux son visage mais si présentes ses lèvres au travers de ma bague. Je la presse contre les miennes et je ferme les yeux en buvant le nectar. Mon cœur bat plus fort soudain. Je vis intensément d’un souvenir : son sourire lorsqu’il l’embrassait en me disant que j’y puiserais la réserve de son amour. Combien en reste-t-il ? Je me sens partir sous la lueur scintillante des reflets multicolores d’un diamant magique, enivrée du dernier baiser que je porte à mon doigt…

00-imagefinhorizontal

Anne

Une réflexion sur “C’est dimanche, on vieillit

  1. Ce texte est superbe. Cette scène pathétique est profondément touchante. Elle me parle.
    La dame a l’air si vieille, ces années semblent peser si lourd. On perçoit chaque minute qui lancine et la résignation paisible de cette femme qui sait que la fin est proche et qui ne cherche pas à se débattre, qui se laisse bercer par les automatismes.
    ça me touche tellement, parfois, j’ai l’impression d’avoir le même sentiment et pourtant je suis au « printemps » de ma vie.

    Merci!

    http://www.frenchick.fr

  2. kaa dit :

    Anne, qu’est-ce-que tu as?????? C’est vrai que tu es malade? Je t’envoie plein de chaleur sur ton corps osseux.

  3. @Tous et toutes : MERCI !!! J’ai l’habitude d’écrire ici mon quotidien… sauf le dimanche. Le dimanche, je me suis permise de vous proposer quelques textes remaniés, coupés, des fictions, des nouvelles qui me tiennent vraiment à coeur.
    Je suis contente que ça vous plaise.
    @Kaa : Tu es une soeur ! Là je vais bien mais si tu es d’accord, on partagera la même maison de retraite car tes fulgurances me réchauffent le coeur (je sais jouer à presque tous les jeux de la terre, on s’ennuiera pas, promis) !

  4. merde je suis ému ! en lisant ton récit j’ai vu des images, j’étais presque à côté de cette femme vieillissante…très beau dimanche.

  5. Mais c’est un magnifique texte que tu as écrit là.
    Ton écriture est très fine, poétique. Tes descriptions sont très très réussies.
    Bravo!

    J’ai répondu sur mon blog à ta remarque concernant Rue du Commerce. Effectivement oui, ils vendent aussi des vêtements et autres accessoires 🙂

    Mel

  6. C’est vraiment joli. Et triste aussi. Comme une fin de vie peut-être.
    Tu crois qu’on continuera à fumer des menthols quand on sera de vieilles dames ?

  7. @Nicolas : Merci, je suis toute rougissante.
    @Marta : moi aussi maman je t’aime.
    @Mel : Merci merci merci… je sais plus où me mettre. Ben tiens je vais aller me mettre sur rdc et découvrir leurs nouvelles rubriques.
    @La mère Joie : Merci. Je nous vois en vieilles dames très dignes et chic, extravagantes et empestant le menthol à 100 mètres… toujours mieux que le formol non ?

  8. J’ai vu ton lien sur l’article d’AnneSo, j’en suis ravie !
    J’ai pu découvrir ton texte si sensible et si joliment écrit…
    Une jolie découverte ! 🙂

  9. @Poleen : Merci beaucoup. On fait de bien belles rencontres sur la toile !!! Je viens de voir tes itbags en images et j’avais des coeurs dans les pupilles ! A très bientôt donc, ici ou chez toi… promis.

  10. @ Anne-So : je suis toute timide de ta présence ici… merci ! Venant de toi qui as une écriture si fluide et poétique, j’en rougis.

  11. Quel texte délicieux … moi qui me suis fourvoyée, qui ai un peu perdu le goût des belles phrases … j’ai retrouvé grâce à toi, un peu de mon passé, un peu de mes racines, un peu de mes premières amours.
    Je me suis revue assise dans ce café peuplé d’étudiants, où je passais mes heures de loisirs à observer à la dérobée, à noircir du papier, à dévorer des livres.
    Je me suis revue, jeune, gaie et tellement triste à la fois …

    Disons-le clairement ton texte m’a remué, fait voyagé …

    As-tu déjà penser à publier ? Tu devrais y songer …

  12. @ Emelie et Frédérique : Merci beaucoup… vous n’imaginez pas comme ça m’a fait peur de le mettre ici et à quel point c’est agréable de voir que ça vous plaît.

    @ Dame Skarlette : Merci 🙂 Ta sélection de bijoux après ce texte est délicieuse… j’en mettrais bien quelques-uns dans la boîte de cette vieille dame…

    @ Mademoiselle S : Quel commentaire !!! On se ressemblait toutes les deux, jeunes. La joie et la tristesse y étaient plus intenses, poussées au paroxysme (par les hormones ? va savoir…)
    La réponse est oui j’ai pensé à publier. C’est terrifiant et ça me soulage presque de l’avouer, tiens.
    Cette nouvelle n’est qu’une toute petite partie d’un recueil, coupée et revue pour être plus digeste sur le net…
    Mais les éditeurs n’étaient pas de l’avis de mes lecteurs ici, moins indulgents (et plus réalistes probablement ;)).
    Un jour qui sait, il en passera peut-être un par ici.
    En tous cas, savoir que ce texte t’a émue suffit aujourd’hui à satisfaire mes velléités d’écrivain. MERCI !

    Bisous
    Anne

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