Papili

« Adi, Toulinou ! »

Une casquette blanche de marin d’eau douce sur ses yeux bleus malicieux. Pas une ride sur son visage. Le corps svelte et musclé du footballeur habile qu’il a été. L’esprit vif et le caractère joyeux… Un papi parfait. Celui qui faisait équipe avec les plus faibles (en l’occurrence souvent moi), pour mettre une Fanny à la pétanque, qui vous apprenait la belote à coups de dictons amusants : « Pique ma Fille, tu seras mon gendre », « Qui joue carreau n’est jamais capot », « Quand on a du cœur… ».
Il en avait. Un cœur aussi gros que les nôtres sont lourds aujourd’hui. Chacun y trouvait sa place, son petit nom, d’oiseau bien souvent, ou de musaraigne, des sobriquets chantants, boutades ou caresses : Rebecqué, Rebenné, Rapialé, Matoune, Tounet, Toulinou… Anne Chérie.

Moi je l’appelais Papili, mon papili.

Marcel Roly, du Maloubier des Tilleuls de la Bourse Plate… il se moquait de la noblesse du sang, il avait celle du cœur.
Je l’ai bien entendu maugréer, se mettre en colère quelques fois, le sang chaud… « Tu veux mon 42 ? », disait-il alors. Mais l’orage passait vite et un câlin lui faisait rendre les armes et le sourire, sans rancune.

Son enfance n’avait pas été facile, rue de la Brasserie. Il eut faim, souvent. Après avoir perdu son père très jeune, la guerre lui avait volé son frère, ses amis… Il y fit preuve de bravoure, résistant héroïque, médaillé sans armure, et humble, qui se souvient, mais n’est pas aigri. C’est comme si son lot de malheurs et d’épreuves l’avaient préparé au bonheur au lieu de l’endurcir. Il avait le courage tendre.

Car je sais qu’il a ensuite été heureux. Amoureux d’abord, en 45, d’une jolie joueuse de l’équipe de basket, lui qui faisait des étincelles au football (les pelouses sont propices aux rencontres dans la famille…). Pour le coup, elle n’opposa aucune résistance, charmée par sa belle voix de ténor, ses boucles brunes, sa fine moustache, ses yeux pétillants et son sourire frondeur. Il a épousé son premier amour, sa Jeannette, 1946. En 66 ans, ils auront été séparés 3 semaines, pour son stage de receveur, à Clermont-Ferrand. 3 semaines à compter les jours. 5 enfants, 13 petits-enfants, des arrières petits-enfants, ont sauté sur ses genoux, l’ont entendu chanter, ont interrompu sa sieste quotidienne. Il aimait tant dormir…

66 ans pour un couple, c’est le temps de construire un bonheur, de partager des mots doux, des scènes de ménage, d’éplucher des kilos de pommes de terre, de tricoter des pulls, de réaliser des rêves… Papi n’aurait jamais crû, dans sa jeunesse, qu’il aurait un jour une voiture, une voiture neuve, une maison à lui, une femme adorable, talentueuse, des enfants terribles et aimants. Ce bonheur, mérité, qu’il n’espérait pas, il l’a embrassé, s’en est trouvé content, l’a vécu au rythme des saisons, l’a croqué, comme il cassait les noisettes pour nous, tantôt dans l’amertume d’un chocolat noir, d’une cigarette, ou d’un pastis, parfois dans la douceur moelleuse, le fondant d’un caramel ou du gâteau que lui offrait mamie.

En plus de cette sagesse de se savoir heureux, papi possédait un pouvoir magique : il avait le don du feu.
Croyez-moi si vous voulez, je l’ai vu, un peu éméché il est vrai, décider d’éteindre des enceintes de chaîne hi-fi en flammes à mains nues un soir de Noël, plonger ses doigts dans la cheminée rougeoyante et les ressortir sans une trace. Mais surtout, son pouvoir était guérisseur. Un bébé pleurant de s’être brûlé s’est endormi dans ses bras. Il massait les muscles endoloris comme personne, calmait les coups de soleil, zonas ou rages de dents… et au-delà, mais il ne le disait pas.
Je crois moi que son pouvoir était avant tout un don d’empathie. S’il enlevait une douleur, il la prenait en lui, et en souffrait peut-être, sans se plaindre jamais. Ce que j’ai observé au fil des années n’est pas une légende et nous étions nombreux sur les rangs pour demander à Papi lequel d’entre nous détiendrait le secret qui éteint le feu, du rasoir, du soleil, d’un radiateur ou d’un cœur brisé.

L’a-t-il transmis ce secret ? Je ne pense pas… J’en porte une minuscule part, dans un pendentif en bois d’amourette au creux de mon cou, qu’il a ensorcelé. Papi est toujours là pour moi.

La tristesse et les larmes vont disparaître avec le temps pour laisser place à la nostalgie…

Mais à jamais, je sais que quelques pas, franchissant le seuil de la porte d’Adriers, me donneront à entendre : « Adi, Toulinou ! », avec cet accent mi-limousin, mi-corse, qui n’était qu’à lui, et nous faisait sourire.

« Adi, mon Papili »

Anne

Une réflexion sur “Papili

  1. Vava dit :

    Quel bel hommage émouvant !!! Quelle chance tu as eue d’avoir un papi si humain, gentil et à la fois avec du caractère… C’est beau malgré tous les évènements qu’il a éprouvés de ne pas être devenu « amer » mais d’avoir su caresser la vie dans le sens du poil… C’est une belle leçon de vie… D’où il est, je suis sûre qu’il te voit et pense à toi très fort…

  2. Murielle dit :

    Toutes mes condoléances Anne, je comprends ta douleur. Moi c’était ma grand mère que j’adorais, elle m’avait élevée de 4 ans à 10 ans, on s’aimait beaucoup toutes les deux… Elle est partie il y a eu 6 ans cette année, elle me manque énormement, je pense trés trés souvent à elle, je lui parle encore…. Elle est enterrée, pas loin de moi, 1 km, je ne vais pas souvent au cimetière car à chaque fois je m’effondre en pleurs devant sa tombe.
    Mais à chaque fois que je passe devant le cimetière en voiture, je lui crie « Bonjour mémé »

  3. patricia dit :

    Les larmes me montent aux yeux de ce bel hommage plein de tendresse et d’amour. De là haut, il doit bien se marrer à vous entendre moquer son accent et évoquer des anecdotes! c’est pour ça qu’on les chéri nos papili !!

  4. De la tendresse en titre à la délicatesse du bouquet, nos mirettes voguent sur ta plume aux reflets scintillants.
    Bienveillante l’étoile, au centre du tableau, nos cils s’entremêlent au fil de tes mots, confiants.
    /love

  5. Muriel dit :

    Je me souviens très bien de ton grand-père, et pour cause nous habitions la même rue, tu le sais. En consultant ton blog je ne m’attendais bien évidemment pas à y apprendre une telle nouvelle. Je pense bien à toi et ’embrasse.

  6. Anne, je ne peux rien te dire d’aussi beau que ce que tu as écrit de lui. Merci de nous l’avoir partagé ton Papili. Si beau et si tendre. Il me plaît avec son don du feu comme un héritage des temps anciens. Je t’embrasse fort et fort

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